L' invisible handicap

Vous voyez une voiture se garer sur une place réservée aux personnes en situation de handicap. Quand le conducteur (seul dans sa voiture) en sort, vous constatez qu' il ne boite, ni ne traîne la jambe, ne sort pas un fauteuil de derrière son siège, n' a pas un bras en moins et se porte plutôt bien d' après votre propre jugement. Vous vous dites qu' il a très certainement laissé la carte de sa vieille mère handicapée ou d' une tierce personne pour profiter de cette place somme toute bien placée et toujours libre (en principe). J' ai moi-même eu ce genre de pensées (mea culpa).

Et puis j'ai obtenu le sésame, THE carte prioritaire qui donne un tas d' avantages.

Au début, je n' osais en "profiter". J' attendais mon tour sagement, piétinant sur place pour ne pas perdre l' équilibre avec mes orteils qui s' engourdissent quand la station debout dure quelque peu, ne sentant plus mes doigts tenant les paquets, luttant contre la fatigue qui soudain m' envahit sans raison, supportant mal la chaleur du magasin, le bruit, les gens qui m' entourent. Un jour enfin, j'ai osé ! puis un autre jour et une autre fois, maintenant toutes les fois où les files d' attente sont loooongues.

Faisant mes courses, alors que les caisses sont toutes prises d' assaut, je me dirige naturellement vers la caisse prioritaire. Je demande aux personnes s' y trouvant, les chariots pleins à craquer, de bien vouloir me laisser passer hein ! Elles lèvent la tête cherchant le logo bleu, se disent que c' est bien leur veine, pffffffff... elles viennent de vider la quasi totalité de leurs courses sur le tapis et voilà qu' elles doivent se pousser, parce que l' autre, là, arrive avec ses quelques achats et justifie d' un laissez-passer qu' on ne peut contester. Souvent les gens sont sympathiques et compréhensifs. Parfois (très souvent des femmes) on me toise, on grommelle, on râle et ... on me cède la place à contre-coeur l' oeil mauvais, cherchant sur mon visage, mon corps,d' où vient mon "handicap". Il faut dire qu' avec mon teint frais (oui, enfin), ma démarche assurée (ou presque), mon "jeune âge", l' absence de canne ou de fauteuil, on peut se poser la question ! Mais qu' a-t' elle donc celle-là ?

De même, je remonte à la vitesse de l' éclair les queues devant les musées, les attractions, les séances de dédicaces (voir A. Nothomb et P. Obispo dans la rubrique Affiches) les concerts. Je bénéficie de tarifs réduits voire de gratuité (musées et monuments nationaux).

La chaaaaaaance !!! Bon, si on fait abstraction du pourquoi/comment j' ai obtenu cette carte, oui on peut dire que j'ai de la chance.

Voilà maintenant le moment venu de raconter une "petite" mésaventure. J'ai pris du temps pour écrire cet article. Le temps de digérer...

27/10/2018 - Les 30 ans du cirque Eclair.

Chouette ! ça va être super ! nous connaissons les lieux mon chéri et moi, nous en avons gardé un bon souvenir... alors les 30 ans... ça va donner ! Je clique sur "interessé" via Facebook. Je ne regarde que d'un oeil (sans doute fermé) le programme me disant que de toute façon, vu la qualité des artistes et de leurs numéros, on va passer un bon moment ! et puis les arts du cirque, ça change un peu des concerts ! Il est indiqué que ça débute à 19h30. Après the zombie walk et le concert des Reservoir dogs sur les quais, quelques courses,  nous arrivons vers 19h45 nous attendant à batailler pour obtenir une place assise. Suuuuurpriiiiiiise ! il n'y a pas de place assise ! juste une scène, une "fosse", un bébé gradin placé sur le côté de la salle, déjà plein. Ce soir, pour l' anniversaire du cirque Eclair c' est.... concert ! Non ! pffffffffff... bon, on va voir, il y aura peut-être des numéros entre les morceaux de musique. Je demande aux hôtesses d' accueil enjouées, rigolotes et sympa, de bien vouloir me donner une chaise que j' obtiens sans problème. Je pars vers la gauche de la scène, le long d' un mur, m' assoir tranquillement en attendant que ça commence. Pour l'instant, il n' y a pas foule. On patiente donc jusqu' à 21h. La salle se remplit petit à petit. C' est familial, convivial, y'a des gosses qui courent partout, des parents bonnards, des artistes peinards grimés ou costumés ou sur échasses, des crêpes "maison" excellentes. Je sors la prunelle de mes yeux de mon sac, prête à mitrailler. Ah ! enfin ça commence ! Je vois bien la scène, je lève les bras et mon précieux pour viser et bim ! un type se plante devant moi, enlève sa veste, son sweat, se retrouve gesticulant sous mes yeux en débardeur, le ventre retombant sur la ceinture de son pantalon. Putaaaaaiiiin ! mais pousse toi ! tu ne vois pas que tu gênes tout le monde, là ? (à commencer par moi). Je me lève, déplace ma chaise et re biiiim ! cette fois c' est une jeune femme en robe rouge scintillante qui se déhanche sous mon nez ! pardon Mademoi... ah pardon ! Monsieur... ouais, c' est un mec, beau gosse, cheveux tressés, bien foutu, un superbe visage et un non moins superbe corps moulé dans sa jolie petite robe qui danse juste devant moi. Je ne vois que son fessier maintenant (bien ferme à priori, je pourrais y toucher tant il est près, mais je n'ose pas tendre la main). Il a des épaules larges, une taille fine, il danse bien... Oui mais je m' en fous ! sur scène, il y a apparemment une chanteuse/danseuse et des mucisiens que j'aimerais bien voir ! Je laisse passer trois morceaux puis furax, me lève, tape sur l' épaule du jeune homme, lui dit que moi aussi j'aimerais profiter du spectacle et que assise derrière je ne vois rien ! Devant son air ahuri, je lui explique que je ne peux rester debout et que je n'ai pas trop le choix pour placer ma chaise. Enfin il comprend, prend la main de sa copine et va plus loin ! Bon ! je peux profit... ah non ! voilà maintenant une femme qui prend la place de la robe rouge pour photographier à l' aise. Alain lui demande de bien vouloir se pousser un peu. Je bataille ainsi durant tout le premier concert, renonçant à prendre des photos, me sentant invisible (si seulement !).

Entracte

Le bel artiste en rouge vient me voir, s' excuse pour tout à l' heure, n'avait pas compris que j' étais "handicapée", ne comprenant pas pourquoi je ne me levais pas tout simplement comme tout le monde (ou presque). Je lui pardonne tout ! rhaaaaa ! qu' il est beau ce gosse !

La seconde partie va commencer. Deuxième concert. Je prends ma chaise et la place toujours à gauche de la scène à deux mètres de celle-ci. Mon chéri qui a de l' humour me glisse dans l' oreille (sa langue ? noooon !) "tu vas voir, il y en a qui vont trouver le moyen de se mettre devant toi !" Bingo ! Une femme se plante devant moi. Je me lève, me colle à la scène pour prendre quelques photos et jette un regard noir à l' emmerdeuse. Je prends ma chaise, me poste à un mètre de la scène. Là je devrais être tranquille ! C' était sans compter sur le "cameraman" du groupe qui me dit qu' il doit déplacer sa cam parce que ça vibre trop sur la scène, qu' il doit mettre le trépied juste là (c' est à dire juste devant moi). J' ai envie de rire, de pleurer. En désespoir de cause, Alain prend ma chaise et trouve une petite place sur le côté de la scène. C' est mieux que rien. Il y a là l' homme au débardeur qui se remet de son excès de gymnastique devant la chanteuse tout à l' heure, une femme debout qui danse. Je pose mon sac photo sur une caisse près de ma chaise, essaie de prendre une ou deux photos entre les bras levés de ladite femme. Je fais un pas vers la gauche, elle aussi... sur la droite, elle aussi ! merde ! ce n' est pas de chance hein ! Je m'assieds, fatiguée de me battre ce soir pour profiter d' un spectacle qui me plait de moins en moins. Je suis dans un cirque... si je veux écouter un concert je vais au B11 ou ailleurs ! La femme à mes côtés me demande agressivement si c' est à moi, ça. Je prends mon sac, le pose à mes pieds, elle me demande à nouveau agressivement si elle peut s' asseoir oui ! ... euh... mais faites donc... et elle prend la place de mon sac. Je me relève pour photographier. La femme se lève aussitôt, se place devant moi, ouvre grand les bras en tenant son manteau. Eh Batman ! tu ne vois pas que je veux immortaliser ce qu' il se passe là ? Ce petit jeu se reproduira trois fois. Ce n' est plus du hasard. Je demande gentiment à cette femme de me laisser prendre quelques photos. Elle me somme de me tirer ailleurs, méchamment, sans raison. Je lui explique calmement que je ne peux rester debout ni aller sur le devant de la scène comme elle me le suggère, puis j' argumente en lui disant que je suis handicapée. Elle me rit au nez, met en doute ma parole. A bout de nerfs, je sors ma carte, je lui plante sous le nez (si elle est presbyte, elle n'a aucune chance de lire ce que je lui présente sous le pif). Cette fois, elle éructe, fulmine, ricane, dit que n' importe qui peut avoir cette carte.

Capitulation de Sylvie Fontaine. Je range ma prunelle dans son sac tandis que mes yeux pleurent. Je suis énervée, fatiguée, déçue. Quand Alain revient à mes côtés, je lui dis que je veux rentrer. Je n' ai pas la force de continuer le combat ce soir. Nous quittons la salle bien avant la fin du spectacle. Je suis épuisée, un gros poids sur la poitrine (ah ! ça doit être ma prothèse !) Avec du recul, je me dis que j' aurais dû lui mettre mon sein siliconé dans la g.... (bah non ! au prix de la prothèse, je ne vais pas l' abîmer !) Ce lieu qui m' avait tant plu les fois où nous y avions mis les pieds, a viré ce soir là au cauchemar. Je regrette ma faiblesse. J' aurais dû crier plus fort, provoquer un esclandre, ne pas quitter la salle, laissant victorieuse cette méchante femme. Madame, si tu me lis... sache que tu as gagné cette fois mais peut-être qu' un jour c' est toi qu' on chassera en te traîtant de sale négresse. Et là tu crieras au racisme, à la discrimination, tu porteras plainte et on te donnera raison (à juste titre) toi qui te moque sans vergogne d' une personne au handicap caché.